Fortunata***
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film de Sergio Castellitto (2018)
Fortunata, c’est à dire « chanceuse » en italien est une femme bousculée par la vie. Quelque part dans la périphérie romaine elle se bat avec une énergie farouche pour assumer son existence : élever sa fille Barbara de huit ans (remarquable et très convaincante Nicole Centanni), car son mariage avec le policier Franco (Edoardo Pesce) est un échec. Coiffeuse à domicile elle poursuit avec opiniâtreté son projet d’ouvrir son propre salon.
Mais l’énergie de Fortunata (excellente Jasmine Trinca) ne cacherait-elle pas une blessure profonde qui expliquerait cette course quotidienne ? Autour d’elle évoluent quelques personnages très typés : Chicano (Alessandro Borghi), visiblement drogué en permanence, bipolaire et tatoueur, Lotte (étonnante Hanna Schygulla) vieille actrice un peu fêlée qui cite Antigone et les personnages de tragédie à tout bout de champ, et le beau Dr Patrizion, qui suit régulièrement en consultation la petite Barbara, déchirée entre ses deux parents.
En toile de fond de Fortunata le réalisateur Sergio Castellitto nous dépeint une banlieue romaine très « tendance », colonisée en partie par les chinois, mais aussi par les musulmans qui en rang serrés font leur « salat » prostrés front contre terre, ou la jeune islamiste en burqa dans le bus…
Moi qui m’attendais à un petit séjour italien, bien dépaysant et fleurant bon la pizza et le verbe coloré, je suis resté coi… C’est exactement comme chez-nous…
Idem pour les personnages. Il ne reste pas un soupçon de réflexion, de considération spirituelle et morale. On ne pense qu’à gagner de l’argent, se saouler et « baiser » de temps en temps, mais bien sur, ce qui compte en fin de compte, "c'est l'Amour" ! La cacahuète ou le pois chiche auraient-ils remplacés le cerveau humain ? On retrouve les mêmes standards effrayant du vide sidéral de la culture ambiante de notre époque : jeans déchirés, tatouages systématiques, percing et lobes d’oreilles incrustés pour les garçons, etc. C’est donc la course quotidienne autour du vide. Peu à peu on apprend toutes les blessures que ces adultes ont eu dans leur enfance et qui les ont très tôt abimés. Et tous les « poncifs » de la « libération » y passent : avortement, divorces, parents drogués, etc.. La note est très lourde.
Fortunata est un film très bien construit. Scenario impeccable, rythme et suspens bien menés. Et c’est très bien joué.. Et malgré le côté « bulshit fashion » actuel, ça respire encore l’Italie, avec cette belle langue italienne et le soleil toujours présent.
Un film ambivalent, avec des côtés très attachants, d’excellents acteurs, mais une peinture sans fard de notre époque désorientée.
A voir en VO sous-titrée, bien sur...
Le point de vue d’Annie
Je voudrai revenir sur la « tonalité » particulière de Fortunata, qui me semble justement très italien. Je veux dire par là que le réalisateur utilise les « codes » du cinéma italien. Sergio Castellito a une longue carrière d’acteur, puis de metteur en scène en Italie. Sa filmographie est impressionnante. On ne parle pas de la tragédie, parce qu’il y a le soleil, la langue elle-même qui chante, des personnages hauts en couleur, des rires, des pleurs, de l’amour. Pourtant souvent le cinéma italien derrière la comédie, aborde la tragédie.
Et c’est bien le cas ici. Cet aspect est « incarné » par une vieille femme, ancienne comédienne oubliée de tous, qui s’obstine dans une gestuelle grandiloquente, à citer la tragédie grecque. Hanna Schygulla est remarquable dans ce rôle, elle qui affirme « Je me sens mal quand je me souviens » Et Fortunata, elle aussi tente de ne pas se souvenir…. .Jusqu’à l’aveu involontaire !
Certains plans sont impressionnants et ouvrent par le langage du cinéma sur une dimension allégorique : ainsi quand Fortunata et Patrizio (le psy) se retrouvent errant dans l’hôpital psychiatrique, sans trouver la sortie : La caméra s’élance alors au dessus et nous les montre enfermés dans un immense espace clos. (j’ai pensé à Fellini !)
Fortunata, mérite-t-elle son prénom ? Le scénario la suit avec constance, perchée sur des talons trop hauts qui la font ….vaciller. Une autre piste est celle de Barbara, cette « salle gosse » qui crache et n’en fait qu’à sa tête… sa lucidité ressemble peut-être à celle…d’Antigone ?
Tragédie, mais aussi une approche ou l’amitié et l’amour sont présents. Même dévoyés, ils sont comme des voies de salut et c’est ce que défend Fortunata avec une innocence qui est peut-être aveugle, mais sincère.
J’ai aimé ce film, aussi quel dommage de ne pouvoir le conseiller sans réserve, à cause des scènes d’intimité qui auraient pu être plus discrètes.








