Les invisibles****
Film français de Louis Julien Petit
La critique d'Annie
Le réalisateur nous livre la genèse du scénario : « En août 2014, Claire Lajeunie, qui a réalisé pour France 5 un documentaire sur les femmes SDF intitulé "Femmes invisibles, survivre dans la rue", m’a offert le livre sur la route des Invisibles) qu’elle avait écrit pour compléter son film, retraçant ses rencontres, ses étonnements, ses questionnements, et ses relations avec ces femmes (...) Nous étions tous les deux intimement convaincus que ces portraits de femmes, à la fois fragiles et combatives, seraient un formidable terreau pour y développer un film de fiction… Parmi elles, Catherine, la cinquantaine qui s’endort partout; Julie, 25 ans, dans le déni de sa situation… Pleines de contradictions, aussi attachantes qu’exaspérantes, elles étaient déjà pour moi des personnages de cinéma. »
Ces propos généreux et pleins d’empathie suffisent-ils à construire un bon film ? Le genre de la comédie sociale est particulier : elle doit interroger les situations graves, voire dramatiques, de la vie avec une juste distance. Elle doit aussi éclairer le spectateur sur une réalité sociale, en mêlant fiction et réalisme, humour et gravité.
Le film est porté par quatre comédiennes principales qui interprètent l’équipe responsable d’un centre social, l’Envol, qui accueille des femmes sans domicile pour la journée. Audrey Lamy, Corinne Masiero, Noémie Lvovsky, et Déborah Lukuména.
Le réalisateur précise : « Il m’est vite apparu que c’étaient ces deux catégories de femmes « invisibles » aux yeux de la société, travailleuses et accueillies, mises face à face au quotidien, que j’avais envie de mettre en lumière dans ce film. »
Et le film s’ouvre avec Audrey Lamy, assistante sociale, et Catherine pour qui elle a enfin réussit à obtenir une chambre à l’hôtel social, mais qui finalement ne saisit pas cette opportunité de possible réinsertion par ce que c’est loin, par ce qu’elle a raté la correspondance, par ce qu’elle s’endort régulièrement au cours de la discussion.... La problématique du film est posée : comment et jusqu’où soutenir des vies cabossées ?
L’équipe du centre « l’Envol » doit rendre des comptes à l’administration et quand faute de résultats satisfaisants de réinsertion, la décision est prise de fermer le centre, nos quatre travailleuses sociales vont à leur manière entrer en résistance. Il leur reste trois mois pour tenter de réinsérer les femmes dont elles s’occupent : falsifications, pistons, mensonges… Désormais, tout est permis ! Et se met en place le versant comique de la problématique de l’insertion : miser envers et contre tout sur les compétences et les savoirs faire des accueillies du centre, donne lieu à des scènes drôles où entre jeux de rôles, et exercices de prises de paroles, le travail social passe par le comique. Sans se moquer, ni masquer les limites humaines.
Et on sourit de ces situations « trafiquées » pour le meilleur et ...pour le rire. Ainsi la rédaction des CV, donne lieu à quelques « arrangements » avec le passé pénitentiaire à la prison de Loos, centre de détention, qui sur le papier devient « centre de formation ».
Autre exemple, Monique, à la diction confuse va s’entrainer « pour de vrai » à faire visiter un appartement fictif.
L’équipe des acteurs, outre le talent des comédiennes professionnelles mentionnées, se compose aussi de femmes qui ont vécu réellement dans la rue. Les pseudonymes qu’elles utilisent comme pour être encore moins visibles font références à des personnalités célèbres comme Lady Di ou...Brigitte Macron : Alors oui, on sourit en les voyant, mais toujours avec bienveillance. Certaines connaissent le pire, ce qui est aussi évoqué dans le film à travers le personnage de Julie.
La grande force du film est bien dans la maitrise de ce genre particulier qu’est la comédie sociale : on rit, et on sourit beaucoup devant le comique des situations, devant ces visages marqués par la rue, qui peu à peu vont gagner en lumière par ce que filmés avec respect et bienveillance.
Car c’est bien là que Louis Julien Petit, le réalisateur, emmène le spectateur. « Modestement, j’ai le sentiment que le film a permis à chacune de ces femmes d’avancer. À la fin du tournage, elles n’étaient plus les mêmes : avoir fait partie d’une équipe, avoir pris conscience qu’elles étaient indispensables, avoir été rémunérées, avoir pu se livrer, avoir été regardées, avoir été aimées… Tout cela les a transformées. J’ai voulu rendre hommage à ces femmes que la société a effacées et à celles qui les accompagnent au quotidien. Montrer que, malgré les revers de leur existence, elles ont eu une vie avant la rue, un métier, des compétences, et qu’elles n’ont rien perdu de leur personnalité, de leur dignité, de leurs envies, de leurs rêves. »
Sorti le 9 janvier, le film tient bien l’affiche et tant mieux. Il nous donne, avec humour, une mission, celle de porter un regard d’estime et de respect sur les personnes de la rue. C’est aussi le début d’une réinsertion dans la société. La pensée sociale chrétienne nous donne la source de ce regard : nous sommes frères et sœurs, tous filles et fils d’un même Père.








