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Publié par Frédéric de Butler

(film de Margarethe von Trotta)

 

Vu 24 fois

Un hymne a la liberté de pensée.
En 1961 la philosophe juive allemande Hannah Arendt est envoyée à Jérusalem par le New Yorker pour couvrir le procès d’Adolf Eichmann, responsable de la déportation de millions de juifs.
Les articles qu’elle publie et sa théorie de “La banalité du mal” déclenchent une violente controverse. Sa détermination et l’exigence de sa pensée se heurtent à l’incompréhension de ses proches.
Sujet audacieux pour le cinéma. Bien mené, sobre, sans effet particulier. Le fond domine toujours. L'ensemble tient du reportage. Le film livre aussi un portrait de son couple attachant et émouvant dans la tendre complicité qui l'unit â Heinrich Blücher. Barbara Sukova incarne très bien son personnage.

Hannah Arendt ****

cL'utilisation des bandes tournées lors du procès, permet de laisser à Heichman l'interprétation de son propre rôle. Le résultat est convaincant, il a tout l'air d'un banal fonctionnaire, un pois chiche en guise de cervelle qui répète sa leçon comme un disque rayé. On n'exclue pas, néanmoins le manipulateur derrière l'apparatchik borné. La conclusion d'Hannah Arendt secoue le conformisme de l'époque (qu'en serait-il aujourd'hui ?) : Heichman, ne pensait pas, il obéissait a des ordres. C'était un médiocre. C'est ce qu'elle va nommer la banalité du mal. L'holocauste aura  été possible par la tacite complicité de tous ceux qui ont suivi des ordres, y compris d'autres juifs. Ce propos lui sera beaucoup reproché par ses amis juifs, disant qu'elle trahissait son peuple. La aussi,  Hannah Arendt reste libre. Elle n'a pas cette relation fusionnelle à une race ou un peuple.  "Je n'aime pas un peuple, dit-elle, j'aime ceux qui me sont proches, mes amis". 

La philosophe rappelle que penser est le propre de l'homme libre. Penser pour distinguer le bien du mal, le beau du laid. Un programme d'une actualité brûlante.

Je souscris totalement à cette réflexion laissée par un autre blogger sur le site d'Allo Ciné : " Tout cela a été vrai pour des milliers de bureaucrates subalternes. L'humanité, c'est la pensée. Ce qui les caractérise tous, Khmers Rouges, Hutus, c'est la disparition de la personne. Ils ne sont plus que les fourmis d'une colonie, les abeilles d'une ruche. Comme dans un liquide en surfusion, l'introduction d'un cristal, d'un monocristal même -quelques atomes, juste une maille élémentaire! va déclencher l'ordre qui se propage et s'étend à toute la masse. A petite échelle, c'est le phénomène de bande; vu du comptoir de coin, ils sont tous habillés pareil, regardent les mêmes conneries, se fourrent le même bruit dans les oreilles. Ca fait sourire. Mais c'est comme ça qu'on perd l'habitude de penser. La télévision qui pourrait, qui peut (à condition de regarder Arte) être un vecteur de pensée, est devenue un outil d'avilissement, via la télé réalité -la grosse poupée Barbie, son visage bête et son "Allo"- On devient juste un crétin -et puis on devient un monstre. On met un cristal -un prédicateur islamique par exemple- dans cette masse inorganisée de cerveaux surfondus, et on obtient autant de Mohamed Merah. Ce film est une oeuvre de santé publique. On devrait le projeter dans tous les lycées. Peu importe s'il est académique, tant mieux au contraire. Et que les ados comprennent ce qui est essentiel: pensez libre! pensez tout seul !"

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Dominique Daguet 07/06/2013 22:11

juin - Rude soirée : d’abord, assisté avec Natacha à la projection du film Hanah Arendt (il y a fort longtemps que nous ne sommes allés au « cinoche », ici le cinéma Les 400 coups…), ensuite participé, toujours avec ma femme, à la séance des Veilleurs d’Angers, prévue pour chaque mercredi. Cette fois, ils ont quitté le « parvis », si j’ose dire, de la Mairie pour occuper la place du Ralliement…

D’abord donc, ce film : j’en suis sorti prêt à exploser de réflexions diverses. Le monde des juifs est fascinant par bien des côtés, mais la personnalité de la philosophe disciple d’Heidegger, telle qu’elle se dégage de son interprète, est si forte, sa volonté si extrême que j’ai éprouvé, non pour l’actrice, cependant remarquable, une admiration profonde.

La première de toutes ces réflexions, c’est que bien plus qu’au procès d’Eichmann, il me semblait avoir assisté au procès, à travers Hannah Arendt prise pour cible, de l’émotion, partie civile, contre la raison, ici à défendre. Certes, l’événement se produit à peine dix-sept ans après la fin de la guerre et personne ne peut imaginer que, chez les Juifs, l’impact des violences inouïes que dut supporter leur peuple ait pu, si rapidement, s’atténuer pour laisser place nette à la réflexion voulue impartiale de la philosophe. Que n’avait-il pris, au New Yorker, un de nos journalistes d’un de nos médias de gauche, le problème ne se serait pas posé.

Cette impartialité qu’a désirée si fortement, si « loyalement », Hannah Arendt apparaît aux juifs de New York comme une insulte envers eux tous. Ils sont aux antipodes de la position intellectualisée de celle qu’ils admiraient sans nuances avant ses articles parus dans le New Yorker, média pour lequel elle avait désiré partir à Jérusalem afin de suivre le procès d’Eichmann – ô combien difficile, même aujourd’hui, d’écouter se défendre, installé derrière son pare-balle de verre armé, ce haut responsable de la Shoah [1] ! – et qu’immédiatement après, sans même chercher à la comprendre, ils se mettent à haïr avec une conviction féroce et paradoxale : je dis paradoxale parce que leur colère s’appuie sur des arguments qui ne relèvent que de l’émotion et ne s’appuie donc pas sur la vérité des faits et des constatations telles que les énonce l’auteur du compte-rendu.

L’erreur commise par eux est immense : ils ne voient pas que, s’installant sur le créneau de la vérité, elle condamne plus profondément encore qu’eux le chef nazi, lui qui organisa automatiquement l’ensemble des transports de juifs vers les camps de la mort. Ce qui frappa si vivement Hannah Arendt ce fut cela : son absence de pensée. Son refus systématique de « penser »… C’eut été réfléchir, et peut-être alors décider de ne pas obéir.

Comment a-t-elle pu résister à une telle vague de reniements, d’insultes, de rejets, de menaces ? Elle était alors en train de perdre, jour après jour, le plus grand nombre de ses amis, notamment l’un d’eux pour qui elle allait refaire, sans hésiter un instant, tout le chemin de New York à Jérusalem ? Sur une route de campagne où elle se promenait et où un haut responsable de l’État juif vint lui intimer l’ordre de ne pas publier son « livre », elle si farouchement attachée à sa liberté, elle avait appris, de sa bouche et comme par hasard, le combat contre la mort de l’ami le plus cher à son cœur… Elle qui n’éprouve pourtant, dit-elle, aucun amour pour quelque peuple que ce soit mais dont le cœur brûle indiciblement en faveur justement de tous ses amis, elle se précipite et prend le premier avion pour recueillir son dernier souffle, croit-elle, alors qu’elle le voit, lui couché dans son lit, faire l’affreux et pénible mouvement de se tourner de l’autre côté…

L’objet de sa recherche est un objet si profond que l’on peut douter qu’il soit atteignable : pourquoi l’homme agit-il ainsi contre l’Homme ? Pourquoi ou comment se révèle-t-il capable d’un crime qui touche à l’universel, un crime nommé à Nuremberg « crime contre l’humanité » ? Cette question est centrale puisqu’elle est au cœur du cœur de l’homme.

Elle part à Jérusalem sans avoir de réponse : c’est cette ignorance qui lui a fait désirer assister à ce procès. Il lui faut voir Eichmann parler, fouiller dans sa mémoire, qui est sans faille, méticuleuse, précise. Il lui faut regarder sans frémir ses mimiques, ses moues, ses regards sans trouble. Qui est-il ?

Qui donc aurait pu, sachant ce qu’elle sait – elle a lu nombre de documents sur le martyre de six millions de ses frères juifs – observer ce criminel en éliminant de sa propre émotivité toute propension à l’indignation ? Elle constate ce qui lui apparaît d’abord comme insensé, ou invraisemblable : cet homme est n’importe qui, ou plus exactement encore il n’est personne ou il est tout le monde.

Elle dit à la fin du film qu’elle s’est trompé à propos de ce qu’elle a écrit et qui est déjà publié : non, il ne s’agit pas ici de la banalité du mal, car ce mal dont elle sait qu’il fut extrême et auquel il faut reconnaître un caractère indicible, c’est-à-dire « absolu », il ne peut en aucun cas être dit « banal ».

Me gêne l’emploi du mot absolu, dans la mesure où il devrait être réservé à Dieu : mais la puissance du Prince des Ténèbres est telle qu’elle peut sembler aux faibles humains n’appartenir qu’à un être touchant de près à l’absolu. S’il en était ainsi, le sort de l’Humanité serait réglé depuis longtemps puisqu’alors cette puissance serait invincible. Seule est invincible le Dieu d’Amour : la fin de l’aventure d’Hitler, pour aussi effroyablement difficile à obtenir qu’elle fut par la plus colossale coalition jamais rassemblée en toute l’histoire humaine, le démontre. Dans le même temps est démontrée la misérable faiblesse des hommes, toujours prêts à se prendre pour des dieux tout puissants alors qu’ils ne sont en de tel cas que de téméraires apprentis sorciers.

Oui, elle a découvert une chose qui touche pour elle à une sorte d’impossibilité : ce mal (semi)absolu, il a été commis d’une façon banale, par un fonctionnaire banal croyant organiser une sorte de mission touristique très particulière ; ce fonctionnaire banal a idolâtré son chef, Hitler [2], remettant en ses mains sa propre liberté, sa capacité de juger, d’interpréter, renonçant même à toute pensée personnelle afin de mieux le servir, dans une obéissance qui pourrait avoir des points communs avec l’obéissance des grands mystiques, sauf la fin observée par lui, le service du Mal. Si, dans ce film, on avait évoqué le Dieu des Juifs, « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », c’est-à-dire le Dieu des Vivants, aurait alors pu surgir le nom du véritable Ennemi, si présent dans les Psaumes. Et l’on aurait compris à quel point en effet Eichmann avait remis le tout de sa vie à cet Invisible, point étranger au plus profond de l’âme et de l’esprit d’Hitler. On peut deviner combien le Führer avait en effet recherché d’être mis sous l’autorité du maître de l’Enfer… qui devait aboutir en son esprit à la domination totale de notre univers.

Ce fut toute la défense de ce monstre – Hannah Arendt n’hésite pas – mais comment pourrait-elle consentir à affadir son propos ? – à accentuer la gravité de ce crime alors que son auteur prétendait n’avoir tué personne, son seul rôle ayant été de transporter, dit-il, les condamnés « d’un point à un autre »… Elle n’hésite pas non plus à insister sur ce rôle « banal » dont il ne comprenait pas qu’on le lui reproche puisqu’il s’agissait d’un ordre prononcé à jamais : comme dicté par un dieu à une simple créature.

Plusieurs fois au cours de cette projection j’ai ressenti quelque chose de l’effroi qui dut être le sien au fur et à mesure qu’elle percevait la dimension du crime, hors de toute comparaison possible, alors qu’en même temps elle distinguait la petitesse de cet homme : chez qui la pensée avait été rejetée, comme une offrande à son dieu ; à son démon.

Le scénario de ce film [3] est logique : pour entrer si peu que ce soit dans l’esprit et donc l’œuvre d’Hannah Arendt, il a été parfaitement compris par sa réalisatrice, Margarethe Von Trotta, qu’il fallait partir de cet événement central, seul susceptible d’ouvrir de multiples percées aussi bien sur l’histoire à travers l’œuvre démoniaque d’Eichamnn [4] que sur la compréhension nécessaire de ce qui dépasse l’événement lui-même, position qui ne pouvait être que celle adoptée par la philosophe. Il lui fallut pour effectuer ce choix un courage hors normes. Son mari lui demande : « Si tu avais su tout ce qui s’ensuivrait, aurais-tu fait ce choix ? » Elle attend quelques secondes avant de répondre simplement « oui ».

Je n’insisterai pas sur les interprètes : mais impossible de ne pas avouer ma surprise devant l’immense talent de Barba Sukowa. L’intensité de son travail d’actrice est en tout point remarquable. Son visage porte en lui une densité qui va bien plus loin que « celle de la pierre », dont un des anciens amis d’Hannah l’affuble par lettre. C’est la densité d’une volonté prête à tout subir car elle a parfaitement conscience de servir en toute liberté la vérité, celle qui dépeint le possible et l’impossible chez l’être humain. Certains des autres acteurs, dont Axel Milberg son mari, la soutiennent efficacement.

Il ne m’est pas indifférent que ce film ait été produit en 2012 par la France et l’Allemagne et distribué par Madame Sophie Dulac… Toujours rendre à César ce qui lui revient. Hannah Arendt avait adopté la nationalité états-unienne, et les protagonistes s’exprimaient en anglais et en allemand.

Dominique Daguet Sitjuin - Rude soirée : d’abord, assisté avec Natacha à la projection du film Hanah Arendt (il y a fort longtemps que nous ne sommes allés au « cinoche », ici le cinéma Les 400 coups…), ensuite participé, toujours avec ma femme, à la séance des Veilleurs d’Angers, prévue pour chaque mercredi. Cette fois, ils ont quitté le « parvis », si j’ose dire, de la Mairie pour occuper la place du Ralliement…

D’abord donc, ce film : j’en suis sorti prêt à exploser de réflexions diverses. Le monde des juifs est fascinant par bien des côtés, mais la personnalité de la philosophe disciple d’Heidegger, telle qu’elle se dégage de son interprète, est si forte, sa volonté si extrême que j’ai éprouvé, non pour l’actrice, cependant remarquable, une admiration profonde.

La première de toutes ces réflexions, c’est que bien plus qu’au procès d’Eichmann, il me semblait avoir assisté au procès, à travers Hannah Arendt prise pour cible, de l’émotion, partie civile, contre la raison, ici à défendre. Certes, l’événement se produit à peine dix-sept ans après la fin de la guerre et personne ne peut imaginer que, chez les Juifs, l’impact des violences inouïes que dut supporter leur peuple ait pu, si rapidement, s’atténuer pour laisser place nette à la réflexion voulue impartiale de la philosophe. Que n’avait-il pris, au New Yorker, un de nos journalistes d’un de nos médias de gauche, le problème ne se serait pas posé.

Cette impartialité qu’a désirée si fortement, si « loyalement », Hannah Arendt apparaît aux juifs de New York comme une insulte envers eux tous. Ils sont aux antipodes de la position intellectualisée de celle qu’ils admiraient sans nuances avant ses articles parus dans le New Yorker, média pour lequel elle avait désiré partir à Jérusalem afin de suivre le procès d’Eichmann – ô combien difficile, même aujourd’hui, d’écouter se défendre, installé derrière son pare-balle de verre armé, ce haut responsable de la Shoah [1] ! – et qu’immédiatement après, sans même chercher à la comprendre, ils se mettent à haïr avec une conviction féroce et paradoxale : je dis paradoxale parce que leur colère s’appuie sur des arguments qui ne relèvent que de l’émotion et ne s’appuie donc pas sur la vérité des faits et des constatations telles que les énonce l’auteur du compte-rendu.

L’erreur commise par eux est immense : ils ne voient pas que, s’installant sur le créneau de la vérité, elle condamne plus profondément encore qu’eux le chef nazi, lui qui organisa automatiquement l’ensemble des transports de juifs vers les camps de la mort. Ce qui frappa si vivement Hannah Arendt ce fut cela : son absence de pensée. Son refus systématique de « penser »… C’eut été réfléchir, et peut-être alors décider de ne pas obéir.

Comment a-t-elle pu résister à une telle vague de reniements, d’insultes, de rejets, de menaces ? Elle était alors en train de perdre, jour après jour, le plus grand nombre de ses amis, notamment l’un d’eux pour qui elle allait refaire, sans hésiter un instant, tout le chemin de New York à Jérusalem ? Sur une route de campagne où elle se promenait et où un haut responsable de l’État juif vint lui intimer l’ordre de ne pas publier son « livre », elle si farouchement attachée à sa liberté, elle avait appris, de sa bouche et comme par hasard, le combat contre la mort de l’ami le plus cher à son cœur… Elle qui n’éprouve pourtant, dit-elle, aucun amour pour quelque peuple que ce soit mais dont le cœur brûle indiciblement en faveur justement de tous ses amis, elle se précipite et prend le premier avion pour recueillir son dernier souffle, croit-elle, alors qu’elle le voit, lui couché dans son lit, faire l’affreux et pénible mouvement de se tourner de l’autre côté…

L’objet de sa recherche est un objet si profond que l’on peut douter qu’il soit atteignable : pourquoi l’homme agit-il ainsi contre l’Homme ? Pourquoi ou comment se révèle-t-il capable d’un crime qui touche à l’universel, un crime nommé à Nuremberg « crime contre l’humanité » ? Cette question est centrale puisqu’elle est au cœur du cœur de l’homme.

Elle part à Jérusalem sans avoir de réponse : c’est cette ignorance qui lui a fait désirer assister à ce procès. Il lui faut voir Eichmann parler, fouiller dans sa mémoire, qui est sans faille, méticuleuse, précise. Il lui faut regarder sans frémir ses mimiques, ses moues, ses regards sans trouble. Qui est-il ?

Qui donc aurait pu, sachant ce qu’elle sait – elle a lu nombre de documents sur le martyre de six millions de ses frères juifs – observer ce criminel en éliminant de sa propre émotivité toute propension à l’indignation ? Elle constate ce qui lui apparaît d’abord comme insensé, ou invraisemblable : cet homme est n’importe qui, ou plus exactement encore il n’est personne ou il est tout le monde.

Elle dit à la fin du film qu’elle s’est trompé à propos de ce qu’elle a écrit et qui est déjà publié : non, il ne s’agit pas ici de la banalité du mal, car ce mal dont elle sait qu’il fut extrême et auquel il faut reconnaître un caractère indicible, c’est-à-dire « absolu », il ne peut en aucun cas être dit « banal ».

Me gêne l’emploi du mot absolu, dans la mesure où il devrait être réservé à Dieu : mais la puissance du Prince des Ténèbres est telle qu’elle peut sembler aux faibles humains n’appartenir qu’à un être touchant de près à l’absolu. S’il en était ainsi, le sort de l’Humanité serait réglé depuis longtemps puisqu’alors cette puissance serait invincible. Seule est invincible le Dieu d’Amour : la fin de l’aventure d’Hitler, pour aussi effroyablement difficile à obtenir qu’elle fut par la plus colossale coalition jamais rassemblée en toute l’histoire humaine, le démontre. Dans le même temps est démontrée la misérable faiblesse des hommes, toujours prêts à se prendre pour des dieux tout puissants alors qu’ils ne sont en de tel cas que de téméraires apprentis sorciers.

Oui, elle a découvert une chose qui touche pour elle à une sorte d’impossibilité : ce mal (semi)absolu, il a été commis d’une façon banale, par un fonctionnaire banal croyant organiser une sorte de mission touristique très particulière ; ce fonctionnaire banal a idolâtré son chef, Hitler [2], remettant en ses mains sa propre liberté, sa capacité de juger, d’interpréter, renonçant même à toute pensée personnelle afin de mieux le servir, dans une obéissance qui pourrait avoir des points communs avec l’obéissance des grands mystiques, sauf la fin observée par lui, le service du Mal. Si, dans ce film, on avait évoqué le Dieu des Juifs, « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », c’est-à-dire le Dieu des Vivants, aurait alors pu surgir le nom du véritable Ennemi, si présent dans les Psaumes. Et l’on aurait compris à quel point en effet Eichmann avait remis le tout de sa vie à cet Invisible, point étranger au plus profond de l’âme et de l’esprit d’Hitler. On peut deviner combien le Führer avait en effet recherché d’être mis sous l’autorité du maître de l’Enfer… qui devait aboutir en son esprit à la domination totale de notre univers.

Ce fut toute la défense de ce monstre – Hannah Arendt n’hésite pas – mais comment pourrait-elle consentir à affadir son propos ? – à accentuer la gravité de ce crime alors que son auteur prétendait n’avoir tué personne, son seul rôle ayant été de transporter, dit-il, les condamnés « d’un point à un autre »… Elle n’hésite pas non plus à insister sur ce rôle « banal » dont il ne comprenait pas qu’on le lui reproche puisqu’il s’agissait d’un ordre prononcé à jamais : comme dicté par un dieu à une simple créature.

Plusieurs fois au cours de cette projection j’ai ressenti quelque chose de l’effroi qui dut être le sien au fur et à mesure qu’elle percevait la dimension du crime, hors de toute comparaison possible, alors qu’en même temps elle distinguait la petitesse de cet homme : chez qui la pensée avait été rejetée, comme une offrande à son dieu ; à son démon.

Le scénario de ce film [3] est logique : pour entrer si peu que ce soit dans l’esprit et donc l’œuvre d’Hannah Arendt, il a été parfaitement compris par sa réalisatrice, Margarethe Von Trotta, qu’il fallait partir de cet événement central, seul susceptible d’ouvrir de multiples percées aussi bien sur l’histoire à travers l’œuvre démoniaque d’Eichamnn [4] que sur la compréhension nécessaire de ce qui dépasse l’événement lui-même, position qui ne pouvait être que celle adoptée par la philosophe. Il lui fallut pour effectuer ce choix un courage hors normes. Son mari lui demande : « Si tu avais su tout ce qui s’ensuivrait, aurais-tu fait ce choix ? » Elle attend quelques secondes avant de répondre simplement « oui ».

Je n’insisterai pas sur les interprètes : mais impossible de ne pas avouer ma surprise devant l’immense talent de Barba Sukowa. L’intensité de son travail d’actrice est en tout point remarquable. Son visage porte en lui une densité qui va bien plus loin que « celle de la pierre », dont un des anciens amis d’Hannah l’affuble par lettre. C’est la densité d’une volonté prête à tout subir car elle a parfaitement conscience de servir en toute liberté la vérité, celle qui dépeint le possible et l’impossible chez l’être humain. Certains des autres acteurs, dont Axel Milberg son mari, la soutiennent efficacement.

Il ne m’est pas indifférent que ce film ait été produit en 2012 par la France et l’Allemagne et distribué par Madame Sophie Dulac… Toujours rendre à César ce qui lui revient. Hannah Arendt avait adopté la nationalité états-unienne, et les protagonistes s’exprimaient en anglais et en allemand.