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Publié par Frédéric de Butler

Article vu 290 fois

Comment faire d'un très honnête film une manipulation sournoise...

Sorti en janvier 2014, c'est un film de Stephen Frears, tiré d'une histoire réelle, rééditée aussi en librairie sous le titre éponyme.

Roscrea, Irlande, 1952, Philomena Lee, encore adolescente se retrouve enceinte à la suite d'un flirt poussé. 

Faut-il aller voir Philomena ? ***

Abandonnée par sa famille, elle est envoyée dans une maternité tenue par des religieuses qui vont la prendre en charge. Le climat est rude et les religieuses, notamment la soeur Hildegarde, ont souvent des propos sévères, reliant les difficultés de l'accouchement au "péché charnel" qui fut commis.

Le ton est si dur qu'il frôle la caricature. C'est tellement tendance de critiquer les cathos, surtout s'il s'agit de religieuses, irlandaises de surcroit (souvenez-vous des Magdaleans Sisters...) On devine rapidement que l'institution les incite à renoncer à leur enfant pour qu'il soit adopté. Ce qui n'est pas absurde ; dans les années 50, rejetée par sa famille, comment une adolescente aurait-elle pu élever un enfant seule ? Avec notre mentalité de 2014, on est scandalisé.

Et pourtant…ces filles ne manquent de rien et elles ont la joie (très visible) de mettre au monde leur bébé, et de le voir grandir. Aujourd'hui, l'entourage et le système les pousseraient à avorter. Notre individualisme moderne est choqué voire horrifié, tellement il est formaté pour rejeter toute contrainte. 
Philomena voit alors son petit Anthony partir avec ses parents adoptifs sans pouvoir lui dire adieu. Séquence déchirante et très émouvante. Contre toute attente, cette épreuve va fortifier sa foi. Une foi simple, humble et solide qui irradie tout le film.
 

Faut-il aller voir Philomena ? ***

Nous retrouvons Philomena cinquante ans plus tard sous les traits de Judi Dench, vous savez "M" des derniers James Bond. Elle est ici exquise de simplicité, de présence et de naturel. Un jour, Philomena partage avec sa fille ce lourd secret qui la hante et la culpabilise depuis toujours : l'abandon de son fils Anthony qu'elle ne se pardonne pas. Poussée par sa fille elle va alors chercher à retrouver sa trace.

Faut-il aller voir Philomena ? ***

Elle entre en relation avec Martin Sixsmith (Steve Coogan), un ancien journaliste de la BBC, qui tourne un peu en rond. Ce dernier conclut avec le Paris-Match local un juteux contrat pour couvrir le voyage et pondre en échange un article qui s'annonce sulfureux et anticlérical. Commence alors un road-movie rondement mené  aux allures de thriller où l'humour est souvent présent.
Le duo entre Philomena et Martin Sixsmith  est très savoureux. Le journaliste prend à son compte toutes les critiques et tous les poncifs entendus sur la religion. Leurs discussions sont souvent vives. Philomena, avec sa foi profonde, charnelle et chevillée au corps a toujours le dernier mot. C'est un régal…qui a lui  seul justifie d'aller voir le film.

Le périple commence par Roscrea, qui a bien changé depuis cinquante ans. Mais c'est peine perdue, les sœurs assurent n'avoir aucun indice permettant de remonter vers la famille adoptive et vers l'enfant. 
 

Faut-il aller voir Philomena ? ***

C'est finalement aux Etats-Unis, qu'ils vont retrouver la trace d'Anthony, devenu Mike. Mais, ce dernier, atteint du Sida est décédé dix ans plus tôt en 1995.

Tentés de tout abandonner, Philomena et Martin se ressaisissent et entreprennent de  rencontrer ceux qui l'ont connus. Ils découvrent alors que Mike / Anthony a souhaité retourner en Irlande, à Roscrea pour y mourir et y être enterré. Philomena est bouleversée : ce fils qu'on lui a arraché avait cherché à la retrouver !

 

Faut-il aller voir Philomena ? ***

Retournés au couvent nous avons droit à une scène assez pénible où la vieille sœur Hildegarde, pleine de rancœur et de sexualité refoulée à la suite de son vœu de chasteté, avoue avoir caché la vérité. Et Philomena néanmoins pardonne. Cette dernière scène montrant l'Eglise sous les traits infâmes de la vielle sœur anéantit l'excellente impression laissée depuis le début. Finalement c'est Philomena avec sa foi vive et tolérante qui est admirable et l'Eglise, l'Institution qui est abjecte. Comme c'est facile ! 

Sentant l'arnaque, je me suis documenté. En effet les derniers propos de sœur Hildegarde, sont peu vraisemblables : qu'une religieuse qui a consacré toute son existence  à la prière exprime au soir de sa vie des rancœurs de gamine refoulée est étrange. Je me suis lancé dans une lecture brève de l'ouvrage de Martin Sixsmith, "Philomena".

Faut-il aller voir Philomena ? ***

 Bien entendu la dernière séquence est une pure invention du couple Steve Coogan / Stephen Frears (co-scénariste et réalisateur).

Dans le livre :
- à l'époque de la première visite à Roscrea, les vieilles sœurs étaient déjà décédées.
- Mike n'est pas retourné mourir à Roscrea, mais a demandé à y être enterré.
- le changement de prénom de l'enfant  (Anthony > Mike) explique la méprise lors de la visite en 2004.

Curieuse, cette facilité à tromper le spectateur en présentant comme élément d'une histoire vraie un propos mensonger. Pas très honnête le Frears….

Voir aussi le reportage de Paris-Match...

CQFD. 


Frédéric de Butler 5 février 2014

Commenter cet article

Yogi 24/02/2014 14:24

"les derniers propos de sœur Hildegarde, sont invraisemblables : qu'une religieuse qui a consacré toute son existence au don et à la prière exprime au soir de sa vie des rancœurs de gamine refoulée est impensable." Excellent ! :-D
Dans le même esprit, qu'un prêtre qui a consacré toute son existence au don et à la prière commette des actes pédophiles est impensable.

Jérôme 27/02/2014 16:29

Moi aussi, j'ai été choqué par le ton du film. Il est dommage que la très émouvante histoire de Philomena laisse souvent la place à un réquisitoire caricatural contre l'église. Merci du scoop sur les "libertés" prises avec le livre...

Frédéric de Butler 25/02/2014 08:24

Les propos de soeur Hildegarde, sont l'aveu haineux d'un mensonge caracterisé qui serait la sanction légitime du péché de Philomena. Je maintiens que imaginer ces propos réfléchis et assumés dans la bouche d'un vieille religieuse est peu vraisemblable.
Quant au trafic de bébés, que l'oeuvre d'accueil des filles mères ait pu dégénérer de façon aussi monstrueuse c'est un fait.
Le rejet de ces jeunes filles par certaines de leurs familles est lié à la pression sociale de l'époque, imprégnée d'un moralisme intransigeant. Ce n'est pas du aux préceptes de l'Eglise, mais c'est le fait d'un catholicisme dévoyé. Ni dans l'évangile, ni dans aucun catéchisme ou écrit de l'Eglise on ne recommande le bannissement des jeunes mamans non mariées. On y dit au contraire que pour toute faute la voie de salut est le pardon.

Yogi 25/02/2014 00:09

Je ne vois pas bien pourquoi "les 4%" s'appliqueraient ici mais passons : si les propos en question sont absents du livre de Sixsmith, ils paraissent en effet difficiles à justifier.

Mais si le livre fait foi, pourquoi ne pas avoir mentionné dans ce billet le trafic d'enfants organisé par l'Eglise plutôt que la phrase lénifiante "Ce qui n'est pas absurde ; dans les années 50, rejetée par sa famille, comment une adolescente aurait-elle pu élever un enfant seule ?".
D'autant qu'il faudrait souligner que le rejet par la famille, qui est le fond du problème, est justement dû aux préceptes de l'Eglise.

Frédéric de Butler 24/02/2014 22:49

Tu estimes que si un prêtre peut être pédophile, les propos de soeur Hildegarde sont vraisemblables.
Effectivement ils sont possibles, même s'ils ne pourraient survenir que chez 4% des religieux au maximum (si on poursuit l'amalgame avec les pédophiles qui représentent autour de 4% des prêtres et religieux, selon l'étude américaine le John Jay report, de 2004).
Je maintiens donc mon avis : les propos de soeur Hildegarde sont invraisemblables, d'abord parce qu'ils sont faux (absent du livre de Sixsmith) et que leur probabilité de pouvoir être prononcés de 4% interdit de les présenter, comme dans le film, comme un fait avéré. Afficher dans le générique qui suit que tout ceci est tiré d'une histoire vraie ne fait que conforter ma thèse du mensonge caractérisé, véritable manipulation des esprits.

Yogi 24/02/2014 18:58

Certes. Mais je vois mal alors comment on pourrait affirmer que les propos de sœur Hildegarde sont invraisemblables.

Frédéric de Butler 24/02/2014 17:27

C'est pourtant la triste réalité. L'attitude ambiguë de la hiérarchie ecclésiastique qui a couvert ces crimes a été très sévèrement condamné par le pape Benoi XVI. Ceci étant dit, il convient de rappeler que 80% des crimes pédophiles se font dans l'entourage familial et que l'Eglise est la seule ONG a avoir fait toute la lumière sur les pratiques criminelles de certains membres de son clergé. On aimerait la même transparence chez les autres.

Adhémar Tchibeck 07/02/2014 15:20

Merci pour cet excellent article !

Mais bon... j'ai parfois l'impression désespérante que, rétablir la Vérité contre les manipulations comme celles que tu dénonces, c'est comme de faire pipi dans la mer pour faire monter le niveau de l'eau... Un peu vain.

Laurent D 27/02/2014 16:54

Inégal. Dans l’Irlande des années 1950, Philomena, enceinte, est confiée à des religieuses qui bientôt la privent de son fils. Devenue une vieille femme (Judi Dench, photo), elle convainc un journaliste (Steve Coogan, photo) de l’aider à le retrouver… Le scénario est inspiré de faits réels, ce qui ne l’empêche pas de ressembler par moments à un pur fantasme de scénariste. Trop polémique pour être honnête, la vision du catholicisme est tempérée par le duo des personnages : elle, empreinte de la foi du charbonnier, se refuse à une croisade contre l’Église, quand lui, intello arrogant, est prompt à se transformer en vengeur. Les deux comédiens sont irréprochables et le scénario est allégé par une bonne dose d’humour.

Frédéric de Butler 07/02/2014 23:16

L'enfant Espérance a joint les deux mains...